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Fond sonore à 18 degrés

6 février 2010

Chantal a été tellement émue par le rabibochage ankepaolique qu’elle n’en revient toujours pas. «Tu te rends compte?», a-t-elle dit à Patrick l’autre soir, pour la millième fois, alors que Patrick se brossait les dents en caleçons longs super isolants – rapport à la température glaciale qui règne dans leur apparte parce que Chantal refuse de monter le chauffage au-delà de 18 degrés. Bruits de Patrick qui a broborygmé une réponse incompréhensible pleine de dentifrice végétal riche en huiles essentielles. «Qu’est-ce que tu dis?» a demandé Chantal depuis la chambre à coucher.

Mais Patrick n’a pas eu besoin de répéter: Louis et Hugo ont fait irruption dans la pièce à cet instant et se sont aussitôt jetés sous les couvertures du plumard – rapport aux glacials 18 degrés. Chantal adore quand ils surgissent comme ça, sans crier gare, avec leurs petites laines péruviennes par-dessus leur pyjama! Elle est donc allée se pelotonner contre eux. Et les jumeaux se sont aussitôt mis à geindre. «Anke, elle est pas venue UNE SEULE FOIS me faire les énergies depuis Nouvel An», s’est plaint Hugo – il arrive qu’Anke vienne «rééquilibrer le chi» à Hugo quand Chantal trouve qu’il flatule plus que de raison. «Je comprends, mon chéri», a dit Chantal d’un ton compréhensif. «Et Paolo, il m’avait PROMIS avant Noël qu’on jouerait au Wii, a enchaîné Louis, et je l’ai déjà téléphoné TROIS fois et il répond JAMAIS et il a TOUJOURS son retondeur automatique et…» «Son répondeur», a rectifié Chantal «C’est bien skejdis, a répliqué Louis. Son re-ton-deur.» Bruits de Patrick qui s’enduisait maintenant énergiquement les gencives de gel gingival à la sauge.

«Pourquoi c’est comme ça, maman, hein?», a demandé Hugo. «Eh bien… c’est parce que Paolo et Anke s’aiment de nouveau très fort, a répondu Chantal. Ils ont besoin de passer du temps ensemble.» «Et y font quoi, ensemble, hein?» Bruit de Chantal qui s’est éclairci la gorge. «Eh bien, tu vois, quand une femme… et un homme…» «Pfffh, l’a interrompu Louis, tout en déception. Alors ça y est. Alors c’est vraiment comme papa y dit.» «Qu’est-ce qu’il dit, papa?» a demandé Chantal, pleine d’espoir – Patrick avait-il eu la merveilleuse idée d’empoigner avant elle le délicat chapitre de l’éducation sexuelle? Comme elle l’aimait! Bruit de Patrick qui a craché son gel et rincé le lavabo – pas trop, pour ne pas gaspiller l’eau.

«Ben papa, y dit que maintenant, c’est Paolo qui nénergétise le chi d’Anke et que c’est Anke qui tient le djoïstik», a répondu Hugo. Bruits de Patrick qui s’est gargarisé avec le bain de bouche à la myrrhe. Longuement. Trèèès longuement.

C’est qu’il aurait pu jurer qu’il faisait beaucoup moins que 18 degrés, tout à coup.

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Actu: Chambre de la semaine, Chantal et Patrick
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La main invisible - spécial 150ème!

23 janvier 2010

Scène 1, Paolo et Sean dans un café. «Donc tu sais toujours pas ce qu’elle t’avait fait, Irina?», récapitule Sean. «Non.» Paolo est désespéré: impossible de se rappeler comment Anke a atterri dans son plumard la nuit de la Saint-Sylvestre, impossible d’expliquer le lien entre cet épouvantable trou de mémoire et son rêve irinico-bodyscannique. «Tu sais, a dit Sean, je me suis renseigné. Il est pas possible, ton rêve. Y a pas de bodyscanner à Cherementievo. Le seul de Russie, il est à Domodedovo.» «Et qu’est-ce que ça change?» «Rien, mais fallait préciser. Désamorcer, quoi.» «Désamorcer, je veux bien. Mais ça change que dalle: le truc craignos, à Anke, je le lui ai quand même dit. Et je t’assure que je l’ai sentie, sa botte, quand elle me l’a balancée à la tronche.» Paolo désigne les trois points de suture sur son front. «Pas mal!», lance Sean, admiratif. Paolo le fusille du regard. «Enfin, je veux dire … ils t’ont bien recousu.» Paolo le fusille toujours du regard. «Okay, tempère Sean. On reprend, ça va te revenir.» Paolo soupire et répète: «Donc, on a bouffé des huîtres…»

Scène 2, Anke, Chantal et Cora dans le salon de Chantal. «Ce mec est une merde!», clame Anke. «On est d’accord, mais ça résout pas le problème, objecte Cora. Comme tu te rappelles de rien, on sait toujours pas si vous… Enfin, tu vois, quoi.» «D’autant plus, renchérit Chantal, qu’on sait plus trop quoi penser avec vous deux.» «Comment ça?» «Ben oui, on avait tous cru que c’était reparti entre vous, y a quelques mois», explique Chantal. «Et après, enchaîne Cora, on découvre que vous faisiez juste à bouffer.» «Bon, dit Chantal, on va reprendre dès le début. Alors, avec les huîtres, qu’est-ce qu’il y avait à boire?» «Du Crément de Loire…»

Scène 3, montage alterné entre les visages d’Anke et de Paolo. Paolo: «Pas mal de Crément, en fait.» Anke: «Un peu trop de Crément, pour tout dire.» Paolo: «On était chez moi, y avait pas mal de monde.» Anke: «C’était sympa, on a dansé.» Paolo: «Mais ensuite, je me rappelle plus…» Anke: «Le trou noir… J’arrive pas à me souvenir…»

Scène 4, là-haut dans les cieux, le bon Dieu et l’ange Gabriel. Le bon Dieu se tient les côtes de rire. L’ange Gabriel fronce les sourcils. «Je me lasse pas», avoue le bon Dieu en pleurant de rire. «C’est quand même cruel, objecte Gabriel. Vous aviez promis une réconciliation ankepaolique pour 2010.» «Vraiment?» «Vraiment.» Le bon Dieu soupire: «Bon, appelle les Concierges.» Gabriel s’exécute. Et revient. «Alors?», demande notre Seigneur. «Ils sont prêts.» Le Bon Dieu soupire encore, à regret. Puis il se met à souffler.

Scène 5, le vent se lève derrière les vitres du café. Paolo: «Ah oui, ça me revient! Je suis allé pisser!»

Scène 6, le vent se lève derrière les vitres du salon de Chantal. Anke: «Et il est sorti des toilettes et je lui ai billé dedans et presque tout le monde était parti!»

Scène 7, montage alterné entre les visages d’Anke et de Paolo. Paolo: «Et on est allé dans ma chambre.» Anke: «Et on s’est allongé sur le lit, c’est venu tout seul.» Paolo: «Et on a parlé, c’est vraiment bizarre, ça me ressemble pas d’être au lit et de parler.» Anke: «Mais bon, Paolo est quand même resté fidèle à lui-même, puisqu’on a fini par parler de le faire. J’étais contente.» Paolo: «J’étais content.» Anke: «Mais j’étais fatiguée, aussi.» Paolo: «En fait, j’étais crevé. Ça tape, le Crément.» Anke: «Mais on a quand même commencé et…» Paolo: «C’était top, mais on était trop naze.» Anke: «Alors on s’est endormi. C’était adorable et paf, au réveil, il faut qu’il me balance un truc pareil!» Paolo: «Et il suffit que je lâche un truc de travers parce que je suis perturbé et tout ce qu’elle trouve à faire, c’est de me balancer sa botte?!»

Scène 8, là-haut dans les cieux. Le bon Dieu a tout entendu. Il se lisse la barbe avec irritation, puis il harangue Gabriel: «Ces deux-là sont des incapables, faut tout leur prémâcher! Grouille-toi de descendre et arrange-moi ça une bonne fois pour toute!» Gabriel s’exécute et décide de semer des plumes sur le trottoir entre le café et chez Chantal. «C’est pas un peu cucul la doucette, ces machins avec les plumes?», demande le bon Dieu. «C’est le seul truc qu’on n’ait pas encore essayé pour les rabibocher, lui rappelle Gabriel. N’oubliez pas qu’ils ont foiré toutes les autres stratégies. On n’a plus le choix.» Notre Seigneur est bien obligé de se résoudre.

Scène 9. Anke quitte le domicile de Chantal en frissonnant sous son manteau. Intriguée par les plumes qu’elle aperçoit au sol, Anke est saisie d’un irrésistible besoin de les suivre. Paolo quitte le café et remonte le col de sa veste en frissonnant. Intrigué par les plumes qu’il aperçoit au sol, Paolo est saisi d’un irrésistible besoin de les suivre.



Scène 10, là-haut dans les cieux. Notre Seigneur ferme pudiquement les yeux en dépit des coups de coude triomphants que l’ange Gabriel lui balance dans les côtes: «Ils s’embrassent passionnément sous le lampadaire!» Le bon Dieu grommelle: «C’est pas trop tôt!». Mais il est quand même content et se lisse la barbe de satisfaction. Il la lisse d’ailleurs tellement que la neige se met à tomber.

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Bonne année!

9 janvier 2010

On était le 1er janvier et Paolo sentait la sueur lui perler sur le front au fur et à mesure qu’il avançait dans la file au contrôle de sécurité de l’aéroport moscovite de Cherementievo. C’était une catastrophe! Et dire que tout ça, c’était de la faute de ce crétin de Nigérian qui voulait se taper des vierges au Paradis en faisant péter cet avion! Sans lui, Paolo n’aurait jamais été la proie de cette épouvantable angoisse, il aurait passé le contrôle de sécurité sans se poser de question. Mais là!

La nouvelle de l’attentat manqué sur Detroit, Paolo l’avait happée lors du séjour à Moscou qu’il s’était organisé sous prétexte de congrès pour retrouver la prodigieuse et délicieuse Irina, brillante PhD aux jambes irréellement longues qu’il avait rencontrée dans le cadre d’un autre congrès. Avec elle, il avait passé douze jours follement indescriptibles. Et c’était d’ailleurs entre deux machins follement indescriptibles et deux toasts vodka-concombre qu’Irina et lui avaient évoqué les fameux full body scanners et-que-je-te-mette-à-pélos qu’Obama voulait voir pousser dans tous les aéroports. Irina lui avait dit: «Chez nous, ça fait des mois qu’ils sont en service!» «Ah bon?», s’était étonné Paolo. Et puis il avait oublié cette discussion avec force baisouille et vodka. Et puis encore après, le moment était venu pour lui de cuver sa Saint-Sylvestre moscovite et de rentrer.

Le problème, c’était qu’entre-temps, Irina lui avait fait… ce fameux truc. Ce truc incroyable, extatique, indicible, supersonique, hyper russe, quoi. Mais qui avait indubitablement laissé des traces, Paolo le sentait bien au fond de son slip. Et c’était là, dans la file, alors qu’il s’était laissé allé au souvenir doloro-délice du fameux truc, qu’il s’était souvenu que ces Russes de ses noix, le scanner-et-que-je-te-mette-à-pélos, il l’avaient déjà! Donc, ça allait… se voir?! Seigneur! Paolo s’est discrètement épongé le front. Il fallait qu’il ait l’air souverain du chercheur de pointe. S’il continuait de suer, il allait passer pour un terroriste et là, ce serait pire, parce qu’il y aurait la fouille corporelle et… Paolo sentait le dard de l’impuissance lui labourer l’âme. Il imaginait déjà la grosse security woman en uniforme se pencher d’un air perplexe sur l’image livrée par le scanner, incliner la tête en fronçant les sourcils pour tenter de comprendre, d’interpréter cette… Oh mon Dieu! Plus que trois personnes avant lui… Plus que deux… Plus que…

Paolo s’est redressé d’un coup sur son séant en hurlant «Noooon!» Puis il a regardé en tremblant autour de lui, avant de comprendre enfin: il n’était pas à Moscou! Il n’avait pas fait le… truc avec Irina! Il était dans son lit! Tout simplement! Il avait juste bu comme un trou le 31, il avait juste un peu mal au crâne! C’était merveilleux!

«Ça va?» a demandé tout à coup une voix ensommeillée à côté de lui. Paolo a cru que le ciel lui tombait sur la tête: à sa gauche, dans le plumard, il y avait… Anke. ANKE?!?! C’était tellement incroyable que Paolo a posé carrément la mauvaise question: «Mais qu’est-ce que tu fous ici, toi?»

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Aléas boutichambreurs (suite et fin)

19 décembre 2009

Bon, évidemment, en terme de planification commerciale, le fait que l’inauguration de la Boutichambre n’ait lieu qu’aujourd’hui est un désastre. Faut dire les choses comme elles sont, Sean n’est pas du genre à se voiler la face. Toutes les commandes passées arriveront en retard pour Noël. Il est six heures du matin et Sean scrute le noir de l’aube en récapitulant les portes de sortie qui lui restent.

Tout reporter à l’année prochaine ? No way. Essayer de convaincre les gens de ne pas offrir à Noël mais à Nouvel an seulement ? Même pour un as comme Sean, c’est mission impossible. Sean soupire et se sert de café. Face à lui, le petit matin d’hiver est plus noir que jamais. A moins que… Et s’il ciblait la clientèle orthodoxe qui fête Noël le 6 janvier? Sean sent l’intuition géniale lui chatouiller le bide et le mince trait rose de l’espoir venir ourler la nuit. Il porte son mug à ses lèvres et se concentre. Mais bien sûr! Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas pensé avant? Il suffirait juste de tout faire traduire! En quoi d’ailleurs? Sean énumère: en russe, en bulgare, en grec, en serbe, en macédonien, en monténégrin, en roumain, en arménien, en géorgien, en abkhaze… Sean cesse de compter quand il n’a plus de doigts et sent le découragement l’envahir sous forme d’une multitude de mais. C’est que ça en fait des langues et des alphabets zarbes. N’empêche, contre-attaque Sean avec l’énergie du mec-qui-se-laisse-pas-abattre-comme-ça, ce serait sacrément novateur. A mort, même. Genre marché de niche et lui, Sean, serait le pionnier qui aurait saisi le potentiel avant tout le monde! Mais les mais reprennent le dessus. Comment on dit mégablurb en arménien? Et jediroomeur en bulgare? Est-ce qu’on réussirait à rendre dans toute leur subtilité les retorses «Questions pour un Chambreur» en roumain? Est-ce que Spreadshirt accepterait les postscipts pour l’alphabet géorgien?

Vaincu, Sean se rend à l’évidence: ça sent les combines à de nouveau rater l’échéance, même au 6 janvier. Le trait rose s’est fait rebouffer par la nuit. Philosophe, Sean pioche dans la boîte à biscuits un pipparkaku que les enfants ont fait l’autre jour au club finlandais où Lumi les abandonne tous les mercredis après-midi. Il le trempe dans son café et prend une grande résolution en scrutant le noir de l’aube par la vitre: dès janvier, il cherche du boulot. C’est trop dur d’être son propre chef.

La Boutichambre est officiellement ouverte! Pour la découvrir dans toute sa splendeur SBF, cliquez ici.

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