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People in a Room (3): The Last Brunch?

3 juillet 2010

Le chéri, l’aîné et le cadet sont rassemblés avec moi autour de la table au petit déjeuner. C’est que l’heure est grave.

«Bon, alors, voilà le topo, dis-je. L’idée, c’est une grande totale. Donc on ouvre sur Cora qui est dans le parc…» Je joins le geste à la parole en écartant la cafetière et le sucrier pour qu’on voie bien la scène. Je précise encore: «Cora est en tenue de jogging et elle a un rencart secret avec Jorge. Elle fait les cent pas en l’att…» «Dis, ils l’ont déjà fait, Cora et Jorge?», m’interrompt malicieusement Anke en surgissant des croissants. «Je me pose la même question», dit Paolo, qui tape dans les viandes froides, à cheval sur un quartier de tomate. Je fronce sévèrement les sourcils pour qu’ils me laissent poursuivre mon exposé, direct to the fucking point: «Donc Cora fait les cent pas, dis-je avec un regain d’autorité dans la voix. Elle a envoyé un SMS hot à Jorge, elle en peut plus mais se sent vachement coupable aussi, enfin, le truc classique. Mais au moment où Jorge se pointe et où Cora se prépare à courir vers lui, paf, il y a Julie et Marc qui déboulent et qui lui disent avec des tas d’exclamations Ah ben ça alors! Cora! Allez viens, on va jogger tous les trois! Si, si, si! Et Cora ne sait pas comment se dépatouiller, parce qu’elle ne peut pas leur dire Lâchez-moi la canne, j’ai rencart avec mon amant

«Héhé!, clame triomphalement Anke. Tu dis ‘amant’. Donc c’est qu’ils l’ont fait, non?» «Elle veut dire ‘amant’ au sens large, corrige Isabel en soulevant précautionneusement le couvercle de la cafetière. N’est-ce pas, ma chérie?» «Euh, ouais», dis-je, éberluée, en la regardant exécuter un saut de l’ange dans le café. «Quelqu’un peut me passer le sucre?», roucoule Isabel du fond de la cafetière. Le chéri lui tend distraitement le sucrier et enchaîne, comme si de rien n’était: «Donc Cora est obligée de les suivre?» Je mets trois secondes à reprendre mes esprits: «Euh… Elle fait la gueule, bien sûr. Mais ce qu’elle ne remarque pas, c’est que Julie envoie en douce un SMS à Chantal, genre jorge out! Et là, on enchaîne sur Chantal et Patrick qui sont à une terrasse et qui exultent: leur plan a fonctionné et…» «Attends, attends, fait Juan, perché en haut de la carafe de jus d’orange. C’est quoi, le plan?» J’en reviens pas! En plus, je me justifie: «Ben que Cora puisse pas glisser sur la pente savonneuse de l’adultère…» «Et tu penses sérieusement que ça va l’arrêter si elle a envie de se le faire? demande Sean, surgi du pot de miel et qui se pourlèche les doigts, l’air sardonique. Franchement, il faut un plan autrement plus perfide que ça. Genre Jorge est Chilien en situation irrégulière et Sam a décidé d’aller le dénoncer à la police des étrangers. Ou alors de payer des mecs pour qu’ils lui cassent la gueule et…» «Mais t’es malade ou quoi?», interjette Lumi, en lui flanquant un coup de couteau à beurre sur la tête.

Je veux leur intimer de se tenir tranquilles en tapant du poing sur la table, mais le cadet me coupe le sifflet entre deux aspirations de cacao à la paille: «Il pourrait pas y avoir un super-héros qui casserait la gueule à Jorge?», suggère-t-il. «Ouais!», renchérissent Mati et Leo, en surfant sur une cascade de rice crispies qui s’abat sur le plancher. «Ça y est, soupirent bruyamment de conserve Tuula, Marion et Tessa, qui exécutent de gracieuses arabesques au Nutelle sur leur tranche de tresse. Les garçons et leurs idées, faut toujours que ça finisse comme Sam Ku Kai…» «Ouais, ben en attendant, c’est toujours moins nul que Hannah Montana!», assène l’aîné en postillonnant la bouche pleine. Je veux lui dire de la fermer quand il mastique et leur rappeler à tous que c’est moi qui raconte l’histoire, mais Paolo me pique du salami dans mon assiette et objecte: «Ce que je capte pas, c’est pourquoi Sam est pas au courant. Au fait, t’as pas des œufs? Je m’ferai bien un p’tit coque, là…»

Je scrute la scène, le boxon phénoménal sur la table et leurs visages interrogateurs, un à un, tandis que le chéri me souffle: «C’est limite envahissant, ce matin, non?» Il a raison. Alors d’un geste preste, je dégaine ma Boîte Chambreuse planquée derrière le toaster, je les rafle tous autant qu’ils sont, avant qu’ils aient eu le temps de dire ouf, et je les fourre dedans séance tenante, en dépit de leurs protestations – avant de lancer la Boîte à Kormann par-dessus les röstis: qu’il se démerde.



Cet épisode est le dernier de «Chambre avec vie». Notre aventure SBF avait démarré il y a cinq ans avec une fondue devant la télé et s’arrête ici sur ce brunch dévastateur! Nous sommes très reconnaissants à tous les Chambreurs qui nous ont lus et soutenus pendant ces 161 épisodes et nous remercions bien bas nos Habitants et nos Guest-Stars qui se sont si admirablement prêtés au jeu. A toutes et à tous, un très bel été et une excellente continuation!

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iDog

23 avril 2010

Leo, en train de raconter à son grand-père maternel: Donc quand Papa est rentré de Nouyork, il avait des ronds noirs autour des yeux. Maman a dit qu’il était djètelagué et que c’était pour ça qu’il parlait très très vite en disant des trucs que chkomprenais rien. J’me rappelle ki disait toujours aïepade ouaaah! aïepade incroyable! aïepade rébolutionnaire! et puis de nouveau aïepade ouaah! et Maman, ç’avait l’air de lui casser le pied…

Pour le protocole: Marc vénère Apple, Marc vénère Steve Jobs. Quand il veut faire forte impression, il porte les mêmes cols roulés noirs. Et lorsqu’il a su qu’il serait au nombre des premiers propriétaires d’iPad parce qu’il ferait tzak-tzak l’aller-retour vers New York le jour J, Marc a même décidé de se laisser pouser la barbe. Depuis son retour de Big Apple, Marc Apple-touch à tire-larigot. Tout le temps. Il ne quitte plus son iPad. Il dort même avec lui.

Leo: Et pis Maman, ça l’énerve et elle lui dit tout le temps que si y continue komsa, elle va l’appeler Stiv et que si y continue komsa ben elle, elle prendra César pour dormir…

Protocole: Marc va sur Youtube regarder tous ce que ses frères visionnaires ont téléchargé comme vidéos édifiantes mettant en scène la nouvelle révélation. Il tombe notamment sur les séquences qui montrent des chats en train de jouer sur l’iPad – tennis, keyboard, la ficelle virtuelle… Fantastique! Même le monde animal est passé dans la nouvelle dimension! Pour ricaner et prouver à Julie qu’en s’entichant de César le clébard, elle s’est entiché de l’animal le plus sot de la Création, il lui passe le clip qui montre un clébard «totalement dépassé» en train d’aboyer contre l’iPad.

Leo: Et ça, ben se moquer de César, ben il aurait pas dû, passke Maman, elle l’aime vachement, César, et elle déteste l’aïepade, alors…

Protocole: «Là, on a la preuve définitve que les chiens sont cons», dit Marc. «Ah ouais?», fait Julie en plissant les yeux d’un air mauvais. «Ouais», fait Marc en se lissant sa nouvelle barbe. «C’est ce qu’on va voir», siffle Julie, l’air encore plus mauvais qu’avant. Elle cherche le clébard des yeux et pointe à son attention le doigt vers la table de chevet où Marc vient de poser l’iPad…

Leo: Pis Maman elle a crié à César «Jeter en bas du balcon!» en montrant l’aïepade et ça, César, il sait vachement bien faire, même kil est super vite, il obéit toujours à Maman quand elle lui dit de jeter mes PoouèreMaïnerse en bas du balcon. Alors César a attrapé l’aïpade et il a couru vers le balcon…

Protocole: Marc, pétrifié, n’en croit pas ses yeux en voyant détaler le clébard avec son iPad dans la gueule. Il se rue sur le balcon et fouille la pénombre d’un regard affolé en contre-bas dans l’espoir d’apercevoir son trésor. En vain. La nuit est d’un noir insondable. Marc se précipite en pantoufles et en pyjama dans la cage d’escaliers pour aller voir.

Léo: Ha ha ha! Mais ski savait pas, Papa, c’est que Maman, elle fait ça pour rigoler! tout l’temps! Bon, n’empêche que la première fois qu’elle m’a fait le coup avec les PoouèreMaïnerse, moi aussi, je suis descendu en courant l’escalier et en pleurant dans la cour. Ha ha ha! Pépé, t’aurais dû voir sa tête, à Papa, quand il est remonté et qu’il était tout blanc et qu’il répétait: «Il a disparu… On me la volé… J’ai cherché partout…»! Ha ha! Qu’il est bête, Papa! Passke César, il sait trèèès bien qu’il doit planquer sous les coussins du banc du balcon ske Maman lui dit de jeter! Là, je crois plus que Papa, il osera redire que César il est con! Oui, Pépé, je sais, c’est un vilain mot…

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Sputnik: connecting…

10 octobre 2009

Ça va bientôt faire vingt ans que le Mur de Berlin est tombé et plus cet anniversaire approche, plus Marc se sent vieux et plus il pense avec émotion à Sputnik, l’ex-Deutsche Jugendradio DT64 made in RDA. Une station de génie que Marc avait réentendue pour la première fois après toutes ces années lors de son dernier week-end à Berlin chez Gerd. Sputnik! DT64! Son mythe à lui! Sa bande-son à lui! La radio qu’il écoutait sans arrêt quand le Mur était tombé.

Donc depuis quelques temps, Marc répétait soixante fois par jour: «T’as pas une radio ici, pas une, qui arrive à la cheville de Sputnik!» Au point que Julie s’est dit qu’elle préférait devoir écouter Sputnik plutôt que Marc lui parler de Sputnik. Or comme Sputnik sévit aussi sur le web, elle est allée lui acheter un poste de radio Internet «qui marche super avec un wifi», a assuré le vendeur.

Marc a été ravi. Il a embrassé Julie avec fougue, déballé la bête et procédé à l’installation. Le poste a aussitôt indiqué «Connecting…». Mais quarante minutes plus tard, il n’indiquait toujours rien d’autre. «Je vais aller demander au vendeur», a dit Julie. Et le vendeur a dit: «Ça doit venir de votre routeur. Faut une plus grosse antenne.» Et Julie a allongé 40 balles pour une nouvelle antenne. Mais même avec la nouvelle antenne, le poste indiquait toujours «Connecting…» Alors le vendeur a vendu a Julie une antenne encore plus grosse à 120 balles. En vain. «La radio est naze, a conclu Marc. Mais t’as toujours le ticket, non?» «Bien sûr», a dit Julie. Mais elle a eu beau fouiller: le ticket avait disparu. Il n’y avait plus qu’une issue si elle ne voulait pas que la thérapie Sputnik de Marc lui coûte une fortune: elle a revêtu son plus joli décolleté à dentelles avant d’aller trouver le vendeur. Qui a d’abord dit «non», mais fini par dire «okay» quand Julie s’est penchée très en avant par-dessus le comptoir.

Depuis, Marc va beaucoup mieux. Il écoute Sputnik et a pris son billet pour aller trouver Gerd à Berlin en novembre. «Ce qu’il ne sait pas encore, a avoué Julie à Anke, c’est que pendant qu’il écoutera Sputnik avec Gerd dans cet apparte pas chauffé, moi je me ferai enduire de boue par un masseur ayurvédique à Goa.» «C’est de bonne guerre, a dit Anke. On a tous besoin de réconfort pour encaisser les coups de boutoir de l’Histoire.»

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Un prénom pour la vie

27 juin 2009

Julie était sous le choc. Il était là, juste quelques tables plus loin, derrière l’épaule de Cora. Toujours craquant, en plus… C’était insoutenable… D’une main tremblante, elle a cherché son verre de rouge.

«Ça va pas?», a demandé Cora en levant les yeux de son steak. Julie a descendu une maxigoulée de pinard avant de réussir à articuler: «C’est ce type, là-bas…» Cora s’est retournée pour voir: «Il est canon! Qui c’est?» «J’ai failli sortir avec lui il y a vingt ans.» «Juste failli?» «Oui.» «Il était pris?» «Non.» «Il était gay?» «Non!» «Il te draguait pas?» «Si, j’étais dingue de lui! Mais ça aurait jamais marché. A cause de ma mère.» «Elle pouvait pas l’encadrer?» «Pire: c’est elle qui a choisi mon prénom», a répondu Julie, la voix lourde de sous-entendus. Cora l’a regardée sans comprendre: «Je vois pas bien le…» Mais Julie lui a coupé la chique en gémissant «Oooh là là!» Motif: le mec sublime venait de se matérialiser près de leur table. Il s’est penché pour embrasser Julie, puis s’est tourné vers Cora: «Enchanté! Moi, c’est Julien!» Julie a cru mourir sur place et Cora est restée bouche bée trois secondes avant de coasser: «Julien?! Ah ben ça alors! Donc toi… et Julie… vous…»

Tandis que Julie la foudroyait du regard, Cora a passé fébrilement en revue les éventuels équivalents masculins du prénom de sa fille. Elle triomphait déjà («Tessa, c’est 100% nana! Je suis une bonne mère! J’ai pas foiré sa future vie amoureuse!»), quand Julien leur a annoncé: «Je viens de devenir papa! Une petite Victoria!» Effarée, Cora a compris que c’était maintenant ou jamais! «Et puis quoi encore!, a-t-elle rugi. Tu vas me changer ce prénom et que ça saute! Sinon qu’est-ce qu’on fera dans vingt ans quand mon Victor s’amourachera de ta fille, hein?»

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