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Téléportation, interprétation, révélation

24 janvier 2009

Le cadet est un être paradoxal. Il déteste qu’on l’embrasse et si on s’y risque, il s’essuie la joue derechef d’un air dégoûté. En revanche, il pratique avec assiduité la câlin-téléportation: lorsqu’il est saisi d’une pulsion contact, vous le retrouvez tout à coup araldité à vos genoux ou à votre flanc, sans l’avoir vu venir ni bondir. Or récemment, le cadet a découvert qu’il maîtrisait aussi la téléportation dorsale, une variante qui lui permet de se retrouver coincé comme par enchantement entre mon dos et le dossier de la chaise. Action qu’il ponctue systématiquement d’un «Mmh…» extatique, comme si mon seul contact représentait du concentré de délice. Avis à tous ceux qui hésitent encore à faire des enfants, c’est le genre de moment où le grand «Pourquoi?» de la condition parentale trouve une résolution définitive: là, c’est ontologique, indéfectible, vous savez.

Mais je reprends: j’ai le le cadet téléporté blotti dans mon dos, puis tout à coup, ses doigts se mettent à pianoter sur ma taille… et semblent vouloir me dire quelque chose. Genre la stupéfaction qu’ils éprouvent à pouvoir s’enfoncer aussi profondément sans rencontrer la moindre résistance - musculaire ou osseuse - alors que de mon côté, j’essaie désespérément de bander mes muscles pour leur en boucher un coin. Peine perdue, le cadet est en train de m’objectiver le lard. Et il en rajoute: «Dis, Maman, comment ça se fait que ce soit si mou, là?»

Ça y est, je suis Bridget Jones, la loose qui désespère de jamais devenir une sylphide et à qui on vient d’asséner le coup de grâce en lui ronronnant «Mmh, tu es si moelleuse…» Avis à tous ceux qui se demandent quand on abandonne définitivement toute perspective sylphidique: là, c’est ontologique, indéfectible, vous savez.

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Tout est sous contrôle

13 janvier 2009

S’il est une caractéristique de notre époque que Chantal trouve haïssable, c’est notre «obsession du contrôle aliénante et bassement motivée par la radinerie», qui nous pousse à tout vouloir faire nous-mêmes. A ne plus faire confiance, à ne rien déléguer. Résultat, affirme Chantal: des corps de métiers disparaissent, notre tissu social déjà pourri périclite, etc.

A cette dérive, Chantal oppose volontiers l’époque («pas si lointaine!») où le laitier livrait à domicile tous les matins, où les dames au guichet de la poste avaient la haute-main sur vos virements et où seules les agences de voyage pouvaient émettre des billets d’avion. Or que reste-t-il de cet ordre civilisationnel de juste répartition des tâches où chacun savait où était sa place? «Rien! Juste l’anonymat du guichet virtuel et des kyrielles de chômeurs!», dénonce Chantal lorsqu’elle se jette dans la sociologie racourcie.

Le dernier emblème en date de ce cataclysme, à ses yeux, c’est la tondeuse à tifs dont Patrick a fait l’acquisision pour égaliser le pourtour de sa calvitie et «cesser de dépenser des fortunes chez cette arnaqueuse de coiffeuse». Histoire de bien signaler sa réprobation et son profond respect du savoir-faire, Chantal a aussitôt pris rendez-vous chez ladite coiffeuse. Qui le jour venu, lui a demandé si ça la dérangeait que ce soit l’apprentie qui lui coupe les pointes. «J’en serais ravie!», s’est écriée Chantal - aux anges à l’idée de soutenir à la fois les métiers menacés et la relève! L’apprentie s’est donc déchaînée dans sa chevelure, donnant libre cours à des inclinations… asymétriques.

Alors qu’elle rasait les murs sur le chemin du retour, Chantal s’est jurée de solliciter les services de Patrick, la prochaine fois. Lui au moins, elle pourrait l’engueuler. Gratuitement.

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Soupçons et caneton

3 janvier 2009

Lumi a emmené toute la famille en Finlande pour le Nouvel An. Ils crèchent dans une cabane lapone perdue dans la neige, avec trois autres cabanes autour. Dans les deux premières, il y a des copains de Lumi et dans la troisième un sauna. Pendant la journée (qui dure deux heures), ils font du ski ou du traîneau et sifflent du café. Le soir (qui dure tout le reste), ils guettent les aurores boréales, font des saunas et quand les enfants sont couchés, sifflent de l’alcool, regardent des séries ou s’adonnent au karaoké… Sean trouve ces vacances fantastiques – si l’on passe sous silence les faces hilares des potes de Lumi qui ont pleuré de rire en l’écoutant rocker «Wild Thing».

Enfin ce bilan très positif, c’était avant la discussion de tout à l’heure. Depuis, Sean est rongé de doutes. Lumi a-t-elle des soupçons? Tout a commencé alors qu’ils mataient «Deadwood». Al Swearengen se livrait à un nouveau coup tordu quand Lumi a dit: «Tu sais, ce caneton que tu as ramené de Hong Kong à Pirkko, je me pose des questions…» Ça y’est, s’est dit Sean, elle sait! «Il est bizarre, ce machin, a poursuivi Lumi. T’es sûr qu’il n’y a rien de nocif, là-dedans?» «Absolument», a répondu Sean. Oh My God! Je suis foutu… Jouer le tout pour le tout: «Bon, on le regarde cet épisode ou on fixe toute la nuit sur le caneton?» Lumi a attrapé un rollmops et redirigé son regard vers l’écran, déclenchant chez Sean un soupir intérieur de soulagement: il n’aurait pas à avouer ce soir que le «caneton» était en réalité un présent érotique de la très troublante Miss Ming… Un présent que Pirkko avait extirpé toute seule de sa valise et aussitôt baptisé «Mon cadeau!»

Conscient que ce n’était qu’un sursis, Sean a chapardé le «caneton» pendant que tout le monde dormait et est sorti dans la nuit, bien décidé à le faire disparaître à tout jamais dans la neige lapone. Il était en train de creuser lorsqu’une aurore boréale a irisé le ciel. Et derrière son voile mordoré, il y avait Al Swearengen qui lui souriait d’un air complice.

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